Le Salaire de la peur

Les camions du film

Tout le monde a vu ce grand classique de 1953. Au Guatemala, un groupe d'aventuriers reste sans travail, malgré l'exploitation pétrolière de la région. Jo et Mario appartiennent à ce groupe. A la suite de l'incendie d'un puits de pétrole, la Southern Oil Company décide d'embaucher des hommes pour convoyer la nitroglycérine nécessaire à souffler la torche. Jo et Mario, Luigi et Bimba sont choisis. Les quatre hommes partent au volant de deux camions, avec l'explosif sensible au moindre choc. Luigi et Bimba trouvent la mort dans l'explosion de leur camion. Gravement blessé, Jo meurt à son tour et Mario réussit à apporter la cargaison à bon port. Mais sur le chemin du retour, ivre de joie, il perd le contrôle de son véhicule et s'écrase dans un précipice, il meurt avec son ticket de métro parisien fétiche en main. Le Salaire de la Peur est présenté au Festival de Cannes en 1953. Il y reçoit le Grand Prix et Charles Vanel celui de la meilleure interprétation masculine pour cette extraordinaire composition du dur qui craque et qui perd tous ses moyens. C'est un vrai chef d'oeuvre du cinéma français.

Pour le tournage, durant trois mois, Clouzot et René Renoux vont préparer minutieusement le story-board du film. Tous les décors, la ville, la raffinerie de pétrole, seront entièrement construits. Le tournage du transport de la nitroglycérine prendra tout l'été. Le budget et les délais sont doublés. Les scènes de camions sont réalisées sur les chemins cévenols près d'Anduse, où se trouve une véritable bambouseraie avec bambous géants que l'on peut visiter encore aujourd'hui. Pour la célèbre scène du cratère, lorsqu'ils doivent barboter à mi-corps dans le liquide d'un pipe-line crevé, le décorateur proposa une eau teintée d'encres inoffensives. Mais Clouzot imposa du véritable pétrole dont la viscosité apportait le réalisme souhaité. Sans doute avait-il raison car l'effet est vraiment terrible ! Clouzot était génial, mais c'est probablement involontairement qu'il fût visionnaire au point de nous offrir ces êtres mazoutés, tels ces malheureux oiseaux qu’on voit trop souvent, ajoutant aujourd'hui une dimension supplémentaire au film qui avait échappé pendant des décennies.

Détail de l'arrière très prolongé du 6x6

Alors tout est bon dans ce film : l'intrigue les caractères, les acteurs, la photo, et bien sûr les camions. Ils sont si bien mis en scène, tellement dramatisés avec des contre-plongées, des vues de nuit tous feux allumés, que même le grand public les a aimés et a été fasciné ! Que dire de nous autres les collectionneurs !... Et puis il y a aussi les petits détails que l'on reçoit en clin d'oeil : quand Jo, jouant les durs et les « pros » une dernière fois avant de craquer, fait le tour du camion pour tout inspecter et, qu'au moment de démarrer, il oublie de mettre le contact... Il y a les camions vedettes, bien sûr : un très beau Dodge T110 et un impressionnant...., un impressionnant quoi, au fait ? Les avis divergent et je ne suis pas sûr que le film propose suffisamment de détails pour que la question puisse être tranchée un jour : White, Corbitt, Brockway, autre ? Je vous propose ci-dessous quelques vues de détails : si un spécialiste peut définitivement trancher la question, son apport sera le bienvenu. L'analyse des plans du film ne laisse aucun doute sur un point, bien que le gros pare-choc avant masque souvent le pont, c'est bien d'un 6x6 dont il s'agit. Les moyeux de roue le confirment bien. Ce n'est donc pas un White 1064, qui était un 6x4 équipé d'un 6 cylindres développant 130cv et dont 2500 exemplaires furent produits. Il s'agit peut être d'un White 666 ou d'un Corbitt puisque les deux constructeurs travaillèrent à partir des mêmes spécifications.

Dodge et GMC vus par dessus le capot du 6x6 vedette, et Brockway B666 en fond de décor

Ces camions étaient animés d'un 6 cyl latéral Hercules HXD de 202cv. Les premiers modèles n'étaient équipés que du Hercules HXC de 165cv et, à partir de 1942 les cabines tôlées furent abandonnées, comme sur les autres productions. Mais l'affaire se complique car sur ces mêmes spécifications, Brockway produisit son B666 destiné à recevoir l'équipement poseur de pont, et son C666 destiné à accueillir la grue Quick-Way. De manière marginale, mais c'est aussi une possibilité, FWD et Ward La France ont produit quelques camions selon ces mêmes spécifications.

Ce sont au total 21000 camions très semblables qui ont été produits. Ils étaient tous équipés d'un frein à air et d'un système électrique en 6V mais démarreur en 12V. Le Dodge est un militaire canadien bien qu'il soit en conduite à gauche, c'est un T110 D60 L12 également équipé d'un latéral, 6 cylindres. Il y a ces deux camions vedettes, et quelques autres véhicules aperçus au départ du convoi et à son arrivée sur le puits de pétrole en feu. Les yeux exercés aperçoivent de manière très fugitive un Brockway B666, deux GMC, trois Dodge WC, quelques Jeep et deux petits bulldozers. Bien sûr, Clouzot ne pouvait trouver meilleur fond de décor que quelques uns de ces engins si représentatifs de l'époque. Ils contribuent très discrètement à l'ambiance générale du film, une signature. Une Jeep traverse la ville à toute allure. Un beau Dodge WC 52 passe devant le puits en feu.

Quand le film est projeté, à l'arrivée au puits de pétrole en feu, et il faut bien regarder car ça va vite : on voit encore une Jeep et un Dodge WC : Caterpillar D4 et, très probablement, Allis-Chalmers préparant le soufflage de la flamme. C'est donc toujours un grand plaisir de voir et de revoir ce film à l'ambiance lourde qui ne laisse en fin de projection qu'un seul regret : celui d'assister à la destruction de ce beau 6x6 qui s'éparpille au fond du ravin en emportant avec lui son secret. On aimerait savoir ce qu'est devenu le Dodge T110 après le tournage : quelle belle pièce de collection si un amateur éclairé le détient !

Des galères comme ça, même au Marquenterre on n'a jamais connues !..

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L'accident final !!! ...et la fin du Dieu Hercules,sacrifié au Dieu Cinéma.